Le LICA, laboratoire d’intelligence collective et artificielle, est né d’une rencontre fusionnelle entre des êtres humains, leurs regards différents sur le monde mais une volonté commune : s’engager pour inverser les valeurs du monde néolibéral et valoriser économiquement des activités à forte production de sens, de solidarité, de connaissance et de bien-être !

Le confinement que nous traversons depuis maintenant plus d’un mois est un vaste sujet de curiosité pour tous ceux qui ont rêvé d’un monde où justice sociale et conscience écologique seraient au coeur de nos politiques publiques. Comment ne pas se réjouir de voir le superflu banni de nos quotidiens et le sujet de l’essentiel devenir le moyen de sauvegarde de plus de 4,5 milliards d’humains confinés sur la planète.

Il est violent de constater cependant qu’il nous faut un virus quasiment invisible mais pourvu d’une vigueur étonnante d’infiltration dans nos corps de riches ou de pauvres, de noirs ou de blancs, de chrétiens ou de musulmans pour déclencher des prises de conscience collective.

Pour le LICA, le monde devient d’un coup et plus vite que prévu un laboratoire planétaire à ciel ouvert où l’urgence d’impulser des alternatives et des solutions devient plus que jamais un enjeux central.

Sur les pas de Stiegler

A l’époque (il y a 3 ans), nous imaginions déjà un système numérique avec une plateforme qui serait capable d’agréger des citoyens souhaitant se former ou activer des projets qui proposent des solutions aux enjeux sociétaux comme la crise écologique, l’impact du numérique (blockchain, intelligence artificielle, robotique…), la répartition des richesses ou encore nos modèles de gouvernance. Le cœur de notre démarche résidait dans une rétribution des citoyens valorisant leurs projets dans ces domaines plutôt que de les rétribuer pour des emplois qui n’ont pas de sens, ou produisant des objets inutiles ou encore agissant sur des activités qui détruisent aujourd’hui la planète.

Dans la foulée de Bernard Stiegler*, que nous avons eu la chance de rencontrer, ou encore plus en amont la pensée d’Andrée Gortz*, nous cheminions sur la dissociation entre travail et emploi et l’emploi comme seul moyen d’émancipation de l’homme pour obtenir un revenu pour vivre.

Le travail est une activité qui produit des biens ou des services utiles à la personne ou à la collectivité. Un emploi est une situation qui relie un travailleur à une organisation par laquelle transitent des revenus et des garanties sociales. Dans beaucoup de pays, nous traversons une baisse de l’emploi et un accroissement du chômage sans précédent. Il y a pourtant  beaucoup de travail voire une mission immense pour l’humanité si l’on décide de prioriser une économie de la vie* et non plus une économie de la survie.

Transformer le travail

Notre philosophie s’est donc forgée autour d’un pragmatisme utopique qu’il était aujourd’hui nécessaire d’abandonner des métiers inutiles ou toxiques pour la société ou celui qui les réalisent. Utile de considérer en revanche que la technologie choisie, pensée pour remplacer l’être humain là ou il n’apporte pas sa valeur ajoutée singulière est un chemin à explorer pour nous permettre d’avoir du temps pour vivre, s’occuper de ses proches, se former tout au long de la vie et s’engager dans des activités régénératrices pour la planète et pour soi.

C’est dans cette direction que notre R&D et nos actions se dirigent depuis notre création et que cette crise du covid-19 met aussi en lumière quand on fait le constat des métiers indispensables à notre quotidien par temps de confinement. Mise en lumière également de nos modes d’organisation collectifs pour répondre à la crise : comment réinventer l’éducation à l’heure du numérique, comment repenser nos comportements collectifs pour préserver la planète et limiter l’apparition de ce type de virus, comment ré-enchanter le travail pour qu’il soit plus en adéquation avec les besoins de la vie et du vivant?

Autant d’interrogations qui requièrent du temps : du temps pour comprendre, pour se former, pour s’organiser, pour se transformer pour se réapproprier des espaces politiques à notre échelle. Une question se pose cependant : Comment financer cette transformation, cette inversion des pôles pour nous et nos sociétés ?

Co-construire des solutions

Une brique de réponse peut se situer dans la réflexion déjà amorcée en Europe pour instituer un revenu à tous les citoyens couvrant les besoins primaires. Ferions-nous les mêmes choix d’emplois si nous n’avions pas à miser autant sur l’impact du niveau de salaire pour nos vies ? Est-ce que l’éducation des enfants serait la même si la finalité des études n’était pas de trouver un emploi à tout prix ?  Deviendrions nous pour autant des fainéants ou alors l’énergie collective se diffuserait-elle pour mieux prendre soin des autres, de l’écologie, développer des systèmes de confiance et enclencher une économie régénératrice comme l’appelle de ses vœux Michel Bauwens dans “ vers une économie collaborative”?

A une échelle plus directe, Bruno Latour*, avec le Médialab de science-po, a impulsé durant le confinement une dynamique de réflexion avec des chercheurs, des militants, des artistes et des citoyens pour imaginer des gestes barrières à un retour au monde de sur-production. Chacun est amené à contribuer en répondant à un questionnaire sur les activités à cesser ou à créer et/ou à rejoindre des groupes de travail citoyens (ouatterrir.medialab.sciences-po.fr). Plusieurs initiatives ont ainsi émergé de la société civile pour ré-enchanter nos sociétés et proposer des premiers pas pour changer.

 « Nul autre que le citoyen n’est en mesure d’explorer et de décrire ce à quoi il est réellement attaché. Et sans cette auto-description, point de compréhension réelle du territoire vécu. » Bruno Latour 

Une réflexion à continuer donc, collectivement maintenant et dans ce “monde d’après”  afin de pouvoir se donner des moyens d’action et de transformation. 

Au bout du chemin : l’espoir d’une émancipation de l’emploi, du temps pour penser et expérimenter une politique de l’écologie et de la justice sociale comme cap et raison d’être collective.

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Sources d’inspiration :

* Bernard Stiegler: philosophe, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) et président de l’association Ars Industrialis, Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit, auteur de Etats de choc : bêtise et savoir au XXIe siècle (Mille et une nuits) et coauteur, avec Denis Kambouchner et Philippe Meirieu, de L’école, le numérique et la société qui vient (Mille et une nuits). Auteur de “l’Emploi est mort, vive le travail”

* Andrée Gortz : André Gorz, de son vrai nom Gerhard Hirsch puis Gérard Horst est un philosophe et journaliste français. Il est cofondateur, en 1964 du « Nouvel Observateur », sous le pseudonyme de Michel Bosquet.

* Michel Bauwens : Théoricien de l’économie collaborative, Michel Bauwens voit dans ce système de partage un modèle d’avenir, à la fois culturel, politique et économique.

* Expression de Jacques Attali , écrivain, économiste et haut fonctionnaire français “De l’économie de la survit à l’économie de la vie”*

* Bruno Latour : Bruno Latour est professeur émérite associé au médialab de Sciences Po. Il continue d’enseigner dans le programme expérimental arts et politiques (SPEAP) de Sciences Po.